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Visual works

J’ai gardé de mon parcours en arts visuels l’habitude – celle du réflexe nécessaire – de dessiner, réaliser des vidéos, imaginer des installations. Dans ce face à face avec l’objet, je suis engagé en solitaire. Dans l’intimité spécifique à ce genre de projets, la tension est à la fois physique, mentale, et d’un calme apparent.
Quoique je n’aime pas beaucoup placer d’objet entre le spectateur et moi, j’aime l’enjeu de cette confrontation différente: travailler dans les deux postures d’artiste (visuel) et de performeur, c’est éprouver deux relations à la durée de l’œuvre (qui la fixe? Le public ou l'artiste?), et des variations dans la relation à l’autre (appréhension collective de l’œuvre scénique / individuelle de l’œuvre visuelle).

Still, une série de dessins réalisés entre 2005 et 2009, est conçue comme un zapping au ralenti. L’image télévisuelle, furtive, relevée point par point, se fige dans l’arrêt sur image. L’élaboration de chaque dessin est lente, laborieuse, mathématique - tout est question d’échelle, et d’échelle méditative. Chaque point, chaque pixel reporté inscrit dans la durée l’instantané télévisuel. Dans le poste, l’image est un produit de grande consommation - réinvestie par le dessin, elle autorise une approche plus contemplative. En série, présentée sur la ligne continue d’une cimaise, dans des cadres identiques, Still reconstitue la pellicule médiatique, sautant d’un sujet à l’autre, superposant les flashs d’actualités. Mais elles ne défilent pas, c’est le public qui doit se déplacer, donner le rythme et finalement reprendre le pouvoir sur elles, en les zappant...

En retournant les miroirs face au mur -L’amour du prochain- j’espère mettre une gifle au Narcisse qui sommeille en chacun de chacun de nous. De vieux miroirs qui ont déjà beaucoup réfléchi, et depuis longtemps, trouvés dans des maisons abandonnées, des brocantes, des squats refusent de nous refléter, de nous confirmer dans ce que nous pensons être parce que nous le voyons, le constatons. Nous tournant le dos, ils disent simplement qu’ils en ont vu d’autres. Et de cette vanité ne reste que du tain abîmé. Du mercure toxique. Vanités dans la tradition de la grande peinture hollandaise, champs de couleurs monochromes devenant des surfaces de projection – autres.

Le 11 septembre 2002, un an «après», j’enregistre des images sur de nombreuses chaînes de télévision. Je monte bout-à-bout toutes les «talking heads» récoltées, et je projette le film sur mon propre visage. Œil pour œil (2002) m’efface: je suis écran, surface de projection. Face aux spectateurs, je cherche une relation les yeux dans les yeux. La disparition des Twin Towers, si symboliques d’un Occident tout-puissant, et le changement profond de la société engendré par ces attentats, me poussent à faire état de la machine à broyer qu’est la société contemporaine. Ici, en Europe, nous étions dans nos salons, dans nos bureaux pour assister à la chute. Dans l’intimité de nos sphères privées, l’Histoire avec un très grand H, le monde politique, ont fait irruption de manière fracassante. Mais après? Rien qu’un an après, qu’en reste-t-il? Qu’en avons-nous fait? Tout est passé – tout passe?
On continue. Je continue…

Tous mes travaux: vidéos, dessins et installations prennent corps dans la tension. Des paradoxes, des oxymores – aussi. Je crois qu’à la pérennité de l’œuvre plastique, je tends à opposer sa disparition – celle de l’objet lui-même, de sa référentialité, de son auteur. L’oxymore, c’est ce qui crée le vertige. Il paraît que celui qui a le vertige n’a pas peur de tomber, il aurait plutôt peur de sauter, peur de sortir du système, peur de quitter la salle et la scène, peur de mourir… Je convoque Eros et Thanatos.

Yan Duyvendak

Propos recueillis par Charles Mesnier

Visual works


From my practice as a visual artist, I have kept the habit – a sort of necessary reflex – of drawing, of producing videos, of conceiving installations. In this confrontation with the object, I work alone. In the intimacy specific to this sort of project, the tension is at the same time physical, mental, and of an apparent calmness.

Although I don’t really like putting objects between the spectator and myself, I do like hazarding myself in this different sort of confrontation: To work in the two roles of (visual) artist and performer is to feel two relationships to the duration of one’s works (who determines this? The spectator or the artist?) as well as variations in the relationship to the other (the collective apprehension of the staged, the individual apprehension of the visual).

Still, a series of drawings realized between 2005 and 2009, is conceived as a slow-motion channel surfing. Furtive televised images turn, point by point, into freeze-frames. The working out of each image is slow, laborious, mathematical – everything is a question of scale, and of meditative state. Each point, each copied pixel makes durable the fleeting, televised instant. On television, the image is a disposable consumer product – transferred into drawing, it authorizes a more contemplative approach. In sequence, presented on the continuous line of a picture rail, in identical frames, Still reconstitutes a media barrage, jumping from one subject to another, with occasional flashes of news and current events. But it isn’t the images that run by – it’s the public that has to move, provide the rhythm, and finally take the power back for itself in moving from one image to another.

By turning mirrors around to face the wall - L’amour du prochain – I hope to shake up the Narcissus who sleeps in all of us. Old mirrors, which have already reflected a great deal and for a long time, found in abandoned houses, flea markets, squats, refuse to reflect us, to confirm us in what we think ourselves to be because we see it, we take note of it. In giving us their backs, they say simply that they have seen others, too. And that of that vanity nothing remains but some ruined quicksilver. Some toxic mercury. Vanities in the tradition of old Dutch painting, fields of monochrome colors becoming surfaces for projection – of a different kind.
September 11, 2002, one year “after,” I recorded images from a number of television channels. I then cut these “talking heads” together, end to end, and projected the film on my own face. OEil pour oeil, 2002, erases me: I am a screen, a surface for projection. Facing the spectators, I look for a relationship, eye to eye. The disappearance of the Twin Towers, so symbolic of an all-powerful West, and the profound change in society engendered by the attacks, pushed me to take stock of the grinding machine that is contemporary society. Here in Europe, we were in our living rooms, in our offices, to be present at the fall. History with a very large “H,” the political world, erupted into the intimacy of our private spheres in a most shattering manner. But afterwards? Only a year later, what of it remained? What have we made of it? Everything is past – everything passes? We continue. I continue….

All my works, videos, drawings, and installations, take form in tension. Paradoxes, oxymorons – also. To the persistence of the created object I seem to like to like to oppose its disappearance – that of the object itself, of its referentiality, of its creator. Oxymorons provoke vertigo. It seems that he who suffers from vertigo is not afraid of falling. Rather, what frightens him is jumping, exiting the system, leaving the theater and the stage, dying - I summon Eros and Thanatos….

Yan Duyvendak

Recollection: Charles Mesnier
Translation: Wesley Clark